2.3.4. L'évitement d'expérience

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Le concept de l'évitement d'expérience Hayes et al. 1996 est pris en compte d'une manière ou d'une autre par les principales écoles de psychothérapie. Lever le refoulement empêchant les représentations mentales menaçantes d'accéder à la conscience représente un des objectifs thérapeutiques principaux de la psychanalyse freudienne. Les thérapeutes rogériens cherchent à promouvoir une attitude d'ouverture devant l'expérience. La thérapie gestaltiste considère que le blocage ou l'interruption d'émotions est au coeur de nombreux problèmes psychologiques, une position à laquelle adhèrent aussi les tenants de la psychothérapie existentielle qui s'intéressent toutefois plus particulièrement à l'évitement de la peur de la mort.

Les thérapies comportementales et cognitives ont abordé le problème différemment en développant des procédures permettant aux patients de mieux réussir à éviter certaines expériences pénibles comme des pensées «négatives» ou des états émotionnels désagréables. Toutefois, des approches récemment développées comme la thérapie comportementale-dialectique ou ACT prennent en compte l'évitement d'expérience comme un aspect central de leur démarche thérapeutique et les thérapies cognitives constructivistes évoluent vers une position où il s'agit moins de contrôler les émotions négatives que de les prendre en compte comme un aspect essentiel de l'expérience vécue.

Ce sont les compétences verbales de l'être humain qui le rendent capable de construire des stratégies pour éviter des événements privés comme des pensées, des images ou des sensations physiques en même temps qu'elles créent les situations où de telles stratégies apparaissent comme nécessaires puisque des stimuli internes peuvent se voir conférer par conditionnellement relationnel les fonctions de dangerosité de réalités extérieures menaçantes.

Prenons l'exemple d'un rat entraîné à presser un levier A s'il a récemment reçu un choc électrique et un levier B s'il n'a pas été récemment choqué. Presser le levier A revient pour lui à «dire» qu'il a été choqué. Cela ne lui pose aucun problème: le choc était certes aversif mais le fait de le «rapporter» ne l'est pas puisqu'il n'a pas pour conséquence l'expérience d'un nouveau choc, mais l'obtention d'un granule de nourriture. Un être humain pourra par contre éprouver de grandes difficultés à parler d'un événement traumatisant, puisque, comme en rend compte la TCR, quand il interagit symboliquement avec un événement, les fonctions du référent sont psychologiquement présentes dans le symbole et vice-versa et peuvent de surcroît, dans certaines conditions, s'étendre à d'autres symboles via un réseau de termes en relation les uns avec les autres. En raison de ce phénomène de transformation bidirectionnelle des fonctions d'un stimulus, la souffrance éprouvée au moment du traumatisme est revécue par le sujet quand il en parle ou quand il y pense.

Le terme «émotion» désigne un processus complexe dans lequel des sensations physiques sont associées à des cognitions sous forme de pensées verbales et/ou de représentations imagées, la composante cognitive comportant régulièrement une dimension d'évaluation : La joie, la détente et l'amour sont «bonnes» tandis que l'angoisse, la colère et la tristesse sont «mauvaises». Pour un être humain, l'angoisse n'est pas simplement un état caractérisé par la présence simultanée de certaines sensation physiques et de certaines tendances à l'action, mais une catégorie verbale évaluative et descriptive intégrant un large éventail d'expériences comme des souvenirs, des pensées, des évaluations et des comparaisons sociales. La bidirectionalité des processus fondant le langage crée l'illusion que le caractère «mauvais» que nous attribuons à l'anxiété constitue une qualité inhérente à l'émotion elle-même. Nous disons «c'est une mauvaise émotion» et non «c'est une émotion et je l'évalue comme mauvaise».

Les processus fondant le langage et la cognition humaines sont le résultat d'un processus de sélection favorisant les caractéristiques propres à favoriser la survie. Ils sont donc axés sur la reconnaissance et l'élimination des dangers. Une fois qu'un événement privé est évalué comme «mauvais» ou «dangereux», il va donc tout naturellement devenir la cible des processus cognitifs tant de fois renforcés par les innombrables succès qu'il nous assurent dans la maîtrise de l'environnement matériel, ce d'autant plus que notre éducation et notre culture nous ont appris qu'il devait être possible de les appliquer à notre monde intérieur. Combien de fois nous a-t-on dit – parfois avec beaucoup de tendresse et avec les meilleures intentions du monde – de ne pas pleurer ou de ne pas avoir peur ? La plupart d'entre nous n'avons vu que très exceptionnellement, quand nous étions petits, ces géants qui nous donnaient l'exemple fondre en larmes ou trembler de peur. Contrôler les manifestations émotionnelles et contrôler l'expérience de l'émotion sont pourtant deux choses bien différentes. L'enfant qui réussit à s'empêcher de pleurer ne devient pas heureux mais simplement silencieux. Le fait que notre culture accepte l'idée que les pensées et les émotions sont la cause de comportements favorise aussi les efforts pour éviter celles qui sont négatives puisqu'elles risqueraient de conduire à de «mauvaises» actions.

Les conséquences à court terme d'un comportement ont un impact bien plus grand sur sa fréquence que les conséquences éloignées. Quand bien même elles s'avèrent souvent destructrices ou à tout le moins contre-productives à long terme, les manoeuvres d'évitement d'expérience apportent généralement un soulagement à court terme. De nombreux facteurs contribuent ainsi à l'installation et au maintien de l'évitement d'expérience qui peut être considéré comme un comportement appris, généralisé, entretenu par renforcement négatif.

Il existe de nombreuses situations où l'évitement d'expérience est utile : S'absorber dans un travail pour chasser l'inquiétude que nous cause l'attente d'un être cher voyageant sur une route dangereuse, se distraire de la douleur d'une intervention dentaire en pensant aux prochaines vacances, etc. J'aime bien illustrer l'aspect potentiellement problématique de l'évitement d'expérience par un petit exercice : J'allume une allumette et je demande au patient de l'éteindre avec une méthode simple, rapide et intelligente. Je n'ai encore rencontré personne qui ait utilisé un autre moyen que de souffler dessus. Je propose ensuite d'imaginer une situation de début d'incendie de ma bibliothèque, avec des flammes de 50 cm de haut et j'encourage le patient a essayer de les éteindre en utilisant la même méthode simple, rapide et intelligente. Il est facile de se rendre compte qu'on ne va ainsi qu'attiser le feu.

La capacité de l'être humain à éviter délibérément certains stimuli repose sur son aptitude à formuler et à suivre une règle verbale. Cela devient problématique lorsque ce sont des pensées que l'on cherche à éviter puisque la règle qu'il faut construire pour y parvenir contient l'objet qu'on veut fuir. Les travaux expérimentaux sur la suppression de pensées confirment que les contenus psychiques que le sujet cherche à éviter ont tendance à devenir envahissants et nous pouvons facilement aider le patient à en faire l'expérience. Nous lui demandons d'imaginer un aliment qu'il apprécie particulièrement comme un gâteau au chocolat en en détaillant quelques aspects visuels et gustatifs, puis nous lui proposons de s'efforcer pendant deux minutes de ne pas y penser.

Bien des aspects de l'expérience que l'on cherche à éviter ne répondent que peu ou pas du tout au contrôle verbal. Les réactions anxieuses sont ainsi largement l'effet de conditionnements répondants, elles sont médiatisées par le système nerveux neuro-végétatif que l'on appelle aussi «autonome», précisément parce qu'il n'est pas soumis au contrôle volontaire. Quand l'anxiété devient la «chose» à éviter à tout prix, le moindre signe d'angoisse devient menaçant et mobilise des stratégies de contrôle. Dès qu'elles sont perçues comme inefficaces – dès que les «flammes» sont trop grandes pour pouvoir être «éteintes» – un mécanisme de cercle vicieux est amorcé. Les attaques de panique obéissent vraisemblablement à une logique de ce type.

En fonction de notre histoire, nous sommes tous dépositaires d'un registre plus ou moins étendu de processus de conditionnement aversif qui vont avoir pour conséquence que certaines situations de réalité mais aussi certaines pensées, certaines images, certaines sensations physiques vont mobiliser une tendance à l'évitement d'expérience. L'ubiquité et le caractère envahissant des processus relationnels expliquent comment les efforts d'évitement doivent sans cesse être renouvelés. Je pense à ces bougies truquées qu'on met parfois sur les gâteaux d'anniversaire. Elles s'éteignent quand on souffle dessus mais se rallument peu après, conduisant la victime de la plaisanterie à s'époumonner en vain. L'évitement d'expérience peut ainsi devenir une occupation de plus en plus contraignante et envahissante, au détriment d'activités qui iraient dans le sens des valeurs qui nous sont chères. La souffrance «positive» liée aux émotions et aux pensées désagréables est ainsi diminuée au prix de la souffrance «négative» liée à l'appauvrissement d'une existence privée de toutes les activités auxquelles il faut renoncer en attendant d'en avoir fini avec ce travail de Sisyphe. Certains changements que nous devons mettre en oeuvre dans notre vie pour qu'elle ressemble davantage à ce que nous voulons en faire vont inévitablement s'accompagner d'événements privés inconfortables. Là aussi, l'évitement d'expérience a des conséquences délétères. Enfin, certaines formes d'évitement d'expérience sont en elles-mêmes destructrices : L'abus d'alcool et d'autres toxiques offre un exemple et les troubles du comportement que l'on considère parfois comme «addictifs» comme les troubles alimentaires, le jeu pathologique ou le «workaholism» peuvent entrer dans ce cadre.