2.5. Les thérapies de la troisième vague

2.5. Les thérapies de la troisième vague

Les thérapies comportementales de la troisième vague

La MBCT (en bon français thérapie cognitive basée sur la pleine conscience) et la thérapie comportementale dialectique (dialectical behavior therapy ou DBT) sont les représentantes les plus connues dans les pays francophones des thérapies de la troisième vague dans lesquelles l'ACT s'inscrit. D'autres thérapies appartiennent à cette mouvance comme la FAP (Functional Analytic Psychotherapy, que nous avons choisi traduire par psychothérapie basée sur l'analyse fonctionnelle) et la thérapie intégrative de couple (ICBT).

Après une première vague correspondant aux premières applications cliniques du behaviorisme et une deuxième vague née dans les années 1960 avec l'avènement de la psychologie cognitiviste, on a vu émerger dans les deux dernières décennies du vingtième siècle une troisième vague qui a été définie comme suit :

La troisième vague des thérapies comportementales et cognitives repose sur une approche centrée sur des principes empiriques; elle accorde une attention particulière au contexte des phénomènes psychologiques et s'intéresse davantage à leur fonction qu'à leur forme, ce qui a conduit au développement de stratégies de changement contextuelles et expérientielles venues s'ajouter à des techniques plus directement didactiques. Les approches thérapeutiques en question tendent à la construction de répertoires comportementaux d'une extension, d'une flexibilité et d'une efficacité accrues plutot qu'à l'élimination de problème définis de manière étroite et elles soulignent que les questions sur lesquelles elles se penchent concernent autant les cliniciens que leurs clients. La troisème vague reformule et synthétise les acquis des générations précédentes de thérapie comportementale et cognitive et les applique à des domaines et à des questions qui ont dans un premier temps été traitées par d'autres orientations thérapeutiques, ce dans l'espoir de mieux les comprendre et de les traiter avec une efficacité accrue.
(Hayes, 2004)

Il est intéressant de constater que les thérapies s'inscrivant plutôt dans une perspective cognitiviste comme la MBCT et les thérapies se réclamant du behaviorisme radical comme la DBT, la FAP ou l'ACT privilégient de la même manière des interventions portant sur le contexte plutôt que sur le contenu des phénomènes psychologiques problématiques.

Dans une sorte de synthèse dialectique entre une ancienne thèse et son antithèse, les thérapies de la troisième vague semblent en voie de guérir les plaies du passé et d'aplanir les anciens différends entre les perspectives comportementales et cognitive (...) Les interventions de la troisième vague ne représentent pas un rejet des premières et deuxième vagues de la thérapie comportementale et cognitive mais plutôt une transformation des phases précédentes aboutissant à une approche nouvelle, plus large et plus interconnectée. Ainsi, si les implications de ce mouvement peuvent être révolutionnaires, le processus qui le sous-tend est évolutif – comme on pouvait s'y attendre dans une domaine se réclamant explicitement de l'empirisme. (Hayes, 2004)

Philippe Vuille

2.5.1. La première vague

2.5.1. La première vague

La première vague des thérapies du comportement a vu le jour en partie comme une réaction contre les théories et la méthodologie qui dominaient le champ de la psychothérapie dans la première moitié du vingtième siècle. Même s'il existait différentes orientations au sein du mouvement behavioriste, l'importance attachée au respect du paradigme scientifique fonctionnait comme un ciment unificateur. Les premiers thérapeutes du comportement pensaient qu'une élaboration théorique n'avait de valeur que si elle reposait sur des principes scientifiques bien établis et que les techniques thérapeutiques mises en oeuvre devaient être clairement définies et rigoureusement évaluées.

La thérapie du comportement a pris directement pour cible les comportements et les émotions problématiques en s'appuyant dans son approche sur les principes du conditionnement classique et ceux du néo-behaviorisme. Le but n'était plus de résoudre le conflit entre les désirs et les craintes hypothétiques du petit Hans ou de ses semblables, le but était de le faire sortir de la maison et retourner à l'école (...) Le fait de se concentrer sur des changements concrets a toutefois aussi entraîné un certain rétrécissment du champ de vision des behavioristes. Les concepts psychanalytiques et humanistes qu'ils avaient rejeté étaient d'une grande richesse au plan clinique. Ils concernaient généralement des questions fondamentales inhérentes à la condition humaine comme le sens de la vie ou les raisons pour lesquelles il est si difficile pour un être humain d'être heureux.
(Hayes, 2004)

Le mouvement behavioriste s'est ainsi progressivement trouvé dans une impasse. Quand bien même Skinner avait rejeté les limitations du behaviorisme méthodologique et affirmé que des événements privés comme les pensées ou les sensations pouvaient légitimement faire l'objet d'une analyse scientifique, sa tentative de fournir un compte-rendu expérimentalement fondé du langage et de la cognition humaines (1957) a été un échec.

Philippe Vuille

2.5.2 La deuxième vague

2.5.2 La deuxième vague

L'adoption par les psychologues cognitivistes d'un modèle théorique plus souple faisant appel à des structures internes hypothétiques a permis la transition de la première à la deuxième vague des thérapies comportementales. Pour Franks et Wilson (1974, p. 7) "on peut étudier des processus ou des événements inférés et rester fidèle aux principes du behaviorisme pour autant que ces événements ou ces processus comportent des référents mesurables et opérationnels.”

Comme certaines types d'erreurs cognitives paraissaient caractériser certains groupes de patients, des recherches ont été développées pour identifier directement les erreurs en question ainsi que les méthodes nécessaires pour les corriger. Certains thèmes principaux de la première vague des thérapies du comportement ont été conservés dans la deuxième, en particulier l'accent mis sur des changements dans le contenu ou ce qui a parfois été appelé des "changements de premier ordre". De la même manière que les praticiens de la première vague s'efforçaient de remplacer l'anxiété par un état de relaxation, les thérapeutes de la deuxième vague ont cherché à affaiblir ou à éliminer les pensées irrationnelles, les schémas cognitifs pathologiques ou les styles de traitement de l'information erronés en insistant sur leur détection, leur correction, leur mise à l'épreuve et leur réfutation (...) Quand bien même l'accent était désormais mis sur les concepts cognitifs au détriment des principes comportementaux, rien ne semblait empêcher l'utilisation de méthodes empiriquement validées destinées à obtenir des changements de premier ordre touchant les comportements ouverts, les émotions, et les cognitions en fonctions des préférences du praticien et de la situation particulière à laquelle il se trouvait confronté. Dans ce sens, la deuxième vague a dans une large mesure assimilé la première. (Hayes, 2004 p.642-643)

Philippe Vuille

La psychothérapie basée sur l'analyse fonctionnelle

La psychothérapie basée sur l'analyse fonctionnelle

La psychothérapie basée sur l'analyse fonctionnelle (PBAF) a été développée par Robert Kohlenberg et Mavis Tsai. Elle repose sur une conception behavioriste radicale du rôle joué par la relation entre thérapeute et patient dans le processus thérapeutique.

Les auteurs distinguent différents types de «comportements cliniquement significatifs» (CCS) pouvant (entre autres) correspondre à la mise en action, dans le champ de la thérapie, des problèmes qui sont habituellement ceux du patient dans toute relation (CCS1) ou au contraire représenter un progrès (CCS2). Le travail du thérapeute consiste notamment à identifier les CCS2 et à leur apporter un renforcement naturel (par opposition au renforcement «artificiel» que peuvent représenter des renforçateurs comme les récompenses matérielles mais aussi les éloges et félicitations), la relation thérapeutique fonctionnant ainsi en quelque sorte comme une «pépinière» dans laquelle des compétences qui permettront au patient de se conduire de manière plus constructive dans des situations de rapprochement et d'intimité vont pouvoir s'exercer et se développer d'une manière favorisant la généralisation ultérieure aux situations de sa vie privée.

Il n'existe malheureusement pas de littérature consacrée à la PBAF en français. Un de mes rêves est de traduire un jour l'excellent livre de Kohlenberg et Tsai. Pour le moment, je n'ai achevé que l'introduction et le premier chapitre. Les membres de l'ACBS peuvent le télécharger à partir du lien s'affichant ci-dessous quand on s'enregistre sur le site.

Philippe Vuille

La thérapie intégrative comportementale de couple

La thérapie intégrative comportementale de couple

Andrew Christensen et Neil Jacobson ont développé la thérapie intégrative comportementale de couple en associant à la thérapie comportementale de couple orientée sur le changement des interventions destinées à améliorer l'acceptation émotionnelle. Dans le chapitre qu'ils ont écrit en collaboration avec K. Koerner dans le recueil «Acceptance and change: Content and context in psychotherapy», l'analyse des aspects problématiques de la relation de couple motivant la mise en oeuvre de stratégies d'acceptation est décrite comme suit :

Au cours de l'évolution d'une relation amoureuse, les partenaires découvrent inévitablement que leurs désirs et leurs besoins ne sont pas (en tout cas pas toujours) les mêmes. Ces différences peuvent concerner la capacité de chacun à donner et à recevoir un soutien émotionnel, la priorité relative donnée au travail, à la famille et à des buts personnels, la préférence donnée à la spontanéité ou au calcul dans la manière de passer le temps libre ou de dépenser l'argent, le style de prise de décision ou d'exercice de la fonction parentale, etc. Ils parviendront facilement à élaborer des compromis dans certains domaines mais d'autres pourront entraîner des conflits intenses et douloureux. Tous les couples trouvent des moyens de résoudre les conflits mais les couples consultant un thérapeute le font souvent parce qu'ils ont développé l'habitude de réagir à leurs différences sur un mode coercitif. L'un ou l'autre partenaire (ou les deux) essaie de résoudre le conflit en tentant de faire changer l'autre, d'obtenir de lui ce qu'il veut, ce dont il a besoin, en recourant à des moyens de plus en plus aversifs (bouderie, plaintes, pleurs, attitude d'ignorance, paroles culpabilisantes ou humiliantes, menaces de rupture, etc.) Dans la mesure où il résiste avant de céder, le partenaire mis sous pression augmente la probabilité que l'autre va devoir «augmenter le volume» pour obtenir le changement qu'il désire. En cédant par intermittences, il va sans le vouloir renforcer les techniques mises en oeuvre. Les deux partenaires adoptent habituellement à tour de rôle la position active et la position passive dans les interactions coercitives qui conduisent au développement d'un cercle vicieux de plus en plus aversif et douloureux pour chacun.

Les auteurs comprennent comme suit le fait qu'un tiers environ des couples traités en thérapie comportementale de couple «classique» n'en tirent pas de bénéfice :

L'explication la plus pragmatique de ces échecs est que les partenaires sont incapables de mettre en oeuvre les changements qui leur sont demandés.Quand ils en arrivent à consulter un thérapeute, ils sont enfermés dans des positions antagonistes, avec une attitude d'incrédulité ou de cynisme à propos de la capacité de l'autre à changer, aucun ne voulant prendre le risque d'un changement tant que l'autre ne fait pas le premier pas. Même les interventions les plus simples de l'approche traditionnelle exigent que le couple collabore. Vouloir étayer la thérapie sur la collaboration est une recette garantissant l'échec quand les positions dans le couple sont polarisées de manière rigide. De plus, l'apprentissage de nouvelles compétences n'aide pas le couple à éviter ou à désamorcer les disputes. (...) En même temps, les efforts du thérapeute en vue d'aider le couple à utiliser le renforcement positif pour favoriser le changement sont mis en échec parce que les habitudes qui se sont naturellement développées dans le cours de la relation ont affadi et affaibli les renforçateurs qui augmentaient dans le passé l'intimité et le plaisir. Les auteurs soulignent encore le caractère envahissant d'une problématique qui ne se laisse que difficilement ramener à des déficits spécifiques susceptibles d'être palliés par l'apprentissage de compétences précises : La résolution de problèmes appliquée ponctuellement à chaque manifestation est inefficace en raison du grand nombre de comportements différents servant la même fonction. Ils mentionnent aussi le fait que le thérapeute, mis en situation d'échec, va être tenté d'appuyer sa démarche sur des attitudes directives et des renforcements artificiels qui vont s'avérer contre-productifs lorsqu'on souhaite augmenter l'intimité. Ils concluent en disant que la dernière et la plus importante des raisons pour lesquelles les approches traditionnelles orientées sur le changement, utilisées seules, risquent de rester inefficaces, réside dans le fait que les différences qui entretiennent le conflit ne sont peut-être simplement pas accessibles à un changement. Ces limites sont en parties dues au choix du partenaire. Les facteurs qui conduisent au choix du partenaire ne sont pas forcément celles qui favorisent la longévité de la relation, et les différences qui ont au départ attiré les partenaires l'un vers l'autre ne vieillissent pas toujours bien. Les différences peuvent aussi s'exacerber en réaction à des changements à l'intérieur ou à l'extérieur de la relation. Il devient beaucoup moins facile de poursuivre ses propres intérêts après la naissance du premier enfant; manquer de confiance en ses propres capacités ne devient un problème que lorsque le partenaire a connu une promotion sociale; un conflit entre économiser et dépenser devient manifeste au moment où les revenus diminuent avec l'entrée en retraite.

Les auteurs proposent donc d'intégrer dans le travail thérapeutique des interventions d'acceptation émotionnelle (AE).

Le terme «acceptation émotionnelle» désigne un changement dans le contexte interpersonnel influençant la réponse émotionnelle du partenaire qui se plaint. Ce changement survient en plus – et parfois en lieu et place – d'un changement du comportement problématique de l'autre. Le thérapeute structure l'interaction du couple durant la thérapie de telle manière que chacun des partenaires cesse de lutter pour changer l'autre et en vienne à appréhender le comportement jusque-là aversif de l'autre d'une manière nouvelle permettant d'amorcer, à propos des problèmes et des différences, un dialogue favorisant l'intimité (...) Le principe directeur du travail d'acceptation émotionnelle est d'identifer dans les modalités d'interaction du couple, dans le contenu des désaccords, les contingences associées avec la souffrance, l'accusation et les reproches. Ensuite, plutôt que d'essayer d'enseigner de nouveaux comportements qui n'ont que peu de chances de s'établir dans des circonstances peu favorables (un exemple serait de vouloir enseigner des compétences de communication au milieu d'une dispute) les interventions d'AE visent à modifier les aspects marquants de la situation de manière à tirer le meilleur parti des capacités des partenaires à répondre à la souffrance de l'autre avec compassion. Les interventions d'AE créent un contexte qui va naturellement exploiter le répertoire positif existant chez chacun des partenaires pour augmenter l'intimité et diminuer la détresse (...) Les interventions d'AE s'appuient sur les réponses émotionnelles normales. Une intervention d'AE, la réunion empathique autour du problème, augmente l'acceptation émotionnelle parce qu'elle amplifie la tristesse et la déception qui encouragent une approche empathique et qu'elles entrent en compétition et interfèrent avec les reproches, la colère et le repli défensif. La plupart des gens ont une longue histoire de comportements d'approche, de réconfort, de commisération et de consolation devant la détresse d'une personne aimée. Ainsi, dans le contexte d'une dispute, des commentaires du thérapeute soulignant ou modifiant certains aspects de la situation en rendant plus manifestes les émotions susceptibles de modifier l'empathie augmentent la probabilité que ces aspects vont exercer un contrôle sur le comportement. Ils vont aussi conduire rapidement à la modification de la manière qu'a la personne d'appréhender et de répondre à ce qui la dérangeait puisque la signification s'en trouve radicalement modifiée, d'où un effet allant bien au-delà du vécu dans la séance de thérapie. Quand le thérapeute réussit à favoriser l'acceptation émotionnelle, il en résulte une réorganisation des comportements en faveur d'un répertoire potentiellement disponible qui va bloquer les comportements problématiques ou interférer avec eux.

Philippe Vuille